Endurance - 24 Heures du Mans : 100 ans d'un mythe

Il y a 100 ans, en mai 1923, se déroulait la première édition de ce que l'on appelait le « Grand Prix d'endurance de 24 heures ». Après cent années d'évolutions, de courses mythiques, d'histoires marquantes, d'évolutions technologiques et sécuritaires, ce que tout le monde connaît aujourd'hui comme les 24 heures du Mans est devenu l'une des plus grandes courses dans le monde du sport automobile. Qu'est-ce qui a marqué la légende de cette folle épreuve ? Très bref retour sur quelques éditions, pilotes et voitures historiques, ainsi que sur certaines évolutions marquantes apportées par la classique mancelle avant sa 91ème édition ces 10 et 11 juin.
Des éditions marquantes
1966 : duel hollywoodien
Avant cette édition de 1966, Ferrari domine au Mans, avec cinq victoires consécutives en arrivant dans la Sarthe. Mais quelques mois avant, alors en difficultés financières, Enzo Ferrari voit Henry Ford arriver directement dans son bureau pour lui offrir une offre de rachat. La réponse du dirigeant italien est claire : c'est non. Irrité par ce refus, l'américain décide alors de concurrencer Ferrari sur son terrain favori : Le Mans. Henry Ford fait alors appel à Carroll Shelby pour construire l'une des voitures emblématiques des 24 heures du Mans : la Ford GT40 (voir plus bas).
La course tourne vite à la démonstration, mais pas celle que l'on attendait. Les Ferrari 330 P3, alors favorites, abandonnent toutes les unes après les autres. Sur la ligne d'arrivée, Henry Ford voit ses trois Ford GT40 MK II franchir la ligne ensemble pour une photo iconique. Seulement, cette arrivée historique est entachée d'une polémique. En effet, alors leader la majeure partie de la course, et avec la promesse de le laisser franchir la ligne en premier, la voiture #1, pilotée à ce moment-là par Ken Miles, ralentit et se fait voler la victoire par Bruce McLaren au volant de la numéro 2. C'est donc lui qui est bel et bien le vainqueur de l'édition 1966 dans le palmarès des 24 heures du Mans. Ce duel mythique du sport automobile est romancé dans le film Le Mans 66, réalisé par James Mangold et sorti en 2019.
1991 : le monstre japonais
Une livrée mythique. Un son magnifique. Voilà comment on peut décrire la Mazda 787B, l'une des voitures les plus légendaires de l'épreuve Sarthoise (voir plus bas). Cette victoire de 1991 est la première pour un constructeur japonais, mais également la première d'un moteur rotatif. Et pourtant, l'adversité face au constructeur nippon était bien présente. En effet, durant les 24 heures de course, pas moins de 9 voitures différentes ont passé au moins un tour en tête. On peut notamment citer la Peugeot 905 du Talbot Sport parti en pole position, les trois Sauber Mercedes C11 (dont la #31, conduite par un certain Michael Schumacher), trois Porsche 962C, l'une des Jaguar XJR-12 et donc évidemment la Mazda 787B du team officiel.
Cette épreuve a donc été véritablement disputée, et les favoris tombèrent les uns après les autres. C'est finalement Mercedes qui semble gérer la course, mais à la mi journée du dimanche, la #1, alors leader, subit une surchauffe et est contrainte à l'abandon. Mazda s'empare de la tête, et au Japon, les chaînes de télévision coupent leurs programmes pour diffuser la fin de course ! Moment historique pour le sport automobile et pour le pays du soleil levant, la Mazda 787B #55 remporte les 24 heures du Mans, le premier succès pour une voiture Japonaise. La voiture orange et verte, dotée de son fameux moteur rotatif, s'impose devant un trio de Jaguar XJR-12.

1999 : l'édition du siècle
Cette édition 1999 réunit l'un des plus beaux plateaux de l'histoire. En effet, on peut retrouver pas moins de six grands constructeurs avec notamment Nissan, Mercedes, Panoz, Toyota, Audi ou encore BMW. Mais avant le départ de la course, lors des essais, un favori va devoir retirer deux de ses voitures. Il s'agit de deux Mercedes CLR, qui se sont littéralement envolées à cause d'un manque d'appui aérodynamique. Le constructeur Allemand va alors sécuriser ses deux voitures restantes, mais le samedi, en pleine course, l'une des Mercedes s'envole de nouveau dans la ligne droite des Hunaudières, et retombe dans la forêt, le tout en direct sur les chaînes de télévision du monde entier. Mercedes retire par la suite immédiatement sa dernière voiture.
Avant cet accident, les quatre premières heures de courses sont marquées par un chassé croisé en tête entre la Toyota #2 et la BMW #17. La BMW #15 revient sur le trio de tête mais durant la nuit, la Toyota #2 sort de la piste et doit abandonner. Les deux voitures Allemandes se retrouvent en tête, mais c'est au tour de la #17 de s'accidenter. C'est maintenant la #15 qui est devant, mais la Toyota #2, à coup de meilleurs tours, revient à quelques dizaines de secondes de la tête mais doit s'arrêter après une crevaison. C'est donc la BMW V12 LMR #15 qui remporte cette magnifique édition.
2008 : duel franco-allemand
Cette édition 2008 se résume à un duel exceptionnel entre deux constructeurs : Peugeot, qui aligne trois 908 HDi FAP, et Audi, qui truste toutes les victoires depuis 2000 (à l'exception de 2003), et qui aligne également trois voitures avec les redoutables R10 TDI dont la #2 pilotée par un certain Tom Kristensen (voir plus bas). Les six autos vont se livrer une superbe bataille qui sera notamment arbitrée par la pluie.
Dès le départ, les trois Peugeot mènent la danse devant les Audi. Les deux géants s'échangent les places au jeu des ravitaillements, et durant la nuit, le classement est le suivant : la Peugeot #7 est suivie par l'Audi #2, la Peugeot #9 et les Audi #3 et #1. Mais la pluie commence à tomber, et c'est Audi, et notamment Kristensen, qui s'en sort le mieux. Après l'arrêt de la pluie vers 5 heures du matin, Peugeot revient dans le match avec Audi mais la pluie revient, et la firme Allemande prend finalement le dessus sur les Français, qui finissent dans le même tour. La lutte a été tellement intense que l'écart maximal n'a jamais dépassé deux tours. Tom Kristensen remporte à la même occasion sa huitième victoire au Mans et rentre un peu plus dans l'histoire du sport automobile. Et on retrouve même en deuxième position Jacques Villeneuve sur sa Peugeot, qui rate de très peu l'occasion de remporter la Triple Couronne.
2016 : terrible final
Le départ de cette édition est donné sous régime de voiture de sécurité pour la première fois de l'histoire. Lors du départ, la pluie est trop importante, et les voitures font 6 tours sous safety car, soit plus de 50 minutes, avant que la course ne soit véritablement lancée. La course tourne vite au bras de fer entre Porsche et Toyota, alors qu'Audi de son côté voit ses deux R18 abandonner après des ennuis mécaniques.
Et au petit matin, c'est la Toyota TS050 #2 qui mène les débats. La fin de course sort tout droit d'Hollywood, et comme le célèbre dicton le dit ; c'est Le Mans qui choisit son vainqueur. A un tour de l'arrivée, la Toyota TS050 de Nakajima est en tête devant la Porsche 919 Hybrid. Tout le monde se dit que c'est fait, Toyota va enfin gagner les 24 heures du Mans. Mais au moment de couper la ligne pour la dernière fois, la voiture Japonaise s'arrête le long des murets des stands, et les spectateurs sont bouche bée. Dans le stand nippon, la stupeur et les larmes marquent les visages. Chez les Allemands, on se congratule et saute dans les bras de chacun. Porsche remporte donc finalement l'épreuve, et la Toyota, qui a finalement pu repartir et boucler le dernier tour en plus de 6 minutes, est finalement disqualifiée.
Un monde d'évolution
Les 24 heures du Mans, c'est également un laboratoire géant à ciel ouvert. En effet, toutes sortes d'évolutions, aussi bien pour le sport automobile que pour nos voitures de tous les jours, sont apparues au fil des éditions.
Tout d'abord, on peut relever des évolutions touchant aux voitures mais également aux routes publiques, que nous empruntons tous les jours. Le macadam, par exemple, qui est le revêtement à l'origine de la résistance des routes modernes. C'est celui-ci qui a remplacé les routes en terre battue sur le circuit des 24 heures dès 1922 avant de recouvrir la totalité du circuit en 1926, avant de couvrir les routes du territoire. Pour continuer avec les routes publiques, nous pouvons également parler de la ligne blanche axiale. Elle est née en 1930 au Canada et elle sert de guide visuel pour maintenir sa trajectoire sur la route. L'ACO a immédiatement repris cette idée et à tracé une ligne blanche le long de la ligne droite des Hunaudières, et puis c'est apparu sur toutes les routes.
Au niveau des voitures routières, celles-ci sont équipées de nos jours par de nombreuses fonctionnalités venues tout droit du Mans. Par ordre d'apparition chronologique, nous pouvons citer : le phare antibrouillard, apparu en 1926 sur les trois Lorraine-Dietrich B3-6 afin de voir au mieux lors de la brume matinale (elles vont faire le triplé). Les freins à disque, développés en 1953, sont au départ imaginés afin de réduire la distance de freinage des avions lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils seront intégrés aux 24 heures du Mans sur les Jaguar Type C, qui s'offrent un doublé. On peut également citer trois types de phares apparus au Mans puis posés sur les voitures de tous les jours : les phares halogènes, qui sont beaucoup plus puissants et permettent de voir donc plus loin, en 1962, ainsi que les phares à LED puis au laser, apparus en 2011 puis en 2013 avec Audi sur leurs prototypes LMP1.
On a donc également des évolutions touchant le sport automobile en lui-même, avec de nombreuses évolutions apportées par la plus grande course d'endurance. Nous allons une liste exhaustive de ces quelques évolutions par ordre chronologique :

- Liaisons radio / 1949 : Première utilisation à bord d'une Simca 8 lors de la première édition d'après guerre. Ces liaisons permettent au pilote de communiquer avec son stand et seront utilisés en permanence dès 1951.
- Télémétrie / 1966 : Imaginée par Ford sur les GT40 pour venir à bout de Ferrari. La télémétrie permet d'enregistrer, grâce à des capteurs, les différentes pressions et températures ainsi que la vitesse du moteur.
- Pneus slick / 1967 : Chaussés par Michelin sur l'Alpine A210 qui va glaner le record du tour ainsi que la victoire. La bande de roulement lisse garantit une meilleure adhérence sur sol sec.
- Turbo / 1974 par Porsche : Le turbo-compresseur, en évitant tous les détails techniques, est plus simple et plus efficace que le compresseur volumétrique pour augmenter la puissance du moteur.
- Moteur hybride / 1998 : Développé par le modeste constructeur Don Panoz, qui ne réussira pas à qualifier son Esperante GTR-1 Q9 aux 24 heures du Mans. Ces moteurs vont petit à petit remplacer les moteurs diesel, avec une première victoire en 2012 avec une Audi R18 E-tron Quattro.
Des pilotes légendaires
Tom Kristensen, pilote Danois et détenteur du record de victoires et de podiums au 24 Heures du Mans :

- 9 victoires (1997, 2000-2005, 2008, 2013) et 14 podiums
- 1ère participation en 1997 et première victoire avec Porsche
- 2000-2002 : trois victoires consécutives avec Audi
- 2003 : victoire avec Bentley (groupe Audi)
- 2004 : revient chez Audi pour sa sixième victoire, la cinquième d'affilée avant de regagner en 2005
- 2008 : nouvelle victoire avec Audi, sa huitième
- 2013 : dernière et neuvième victoire, toujours avec Audi
- 2014 : quatorzième et dernier podium, avec une 2ème place à l'arrivée. Il prendra sa retraite cette année-là.
Jacky Ickx, pilote Belge également double-vice champion du monde de F1 et vainqueur du Paris-Dakar :

- 6 victoires (1969, 1975-1977, 1981-1982)
- Etablit (à ce moment-là) le nouveau record de victoire au Mans (6) et est surnommé « Monsieur Le Mans ».
- Il est également connu pour avoir révolutionné le départ des 24 heures du Mans. En effet, à l'époque, le départ s'effectue avec les voitures rangées en épi le long de la piste, et les pilotes devaient courir à pied vers leurs bolides pour ensuite démarrer la course. Cependant, désirant gagner de plus en plus de temps, les pilotes ne s'installent plus en sécurité et certains ne s'attachaient même pas au départ. Ce départ devenait donc beaucoup trop dangereux, et Ickx décida d'agir. C'est ainsi qu'en 1969, en signe de protestation envers les organisateurs, il marcha tranquillement vers sa voiture, pris le temps de s'installer en sécurité, et s'élança à la dernière position. Malheureusement, tel un signe du destin, un pilote décéda à la fin du premier tour car il n'était pas attaché. Malgré son départ à une lointaine dernière place, Ickx remonta petit à petit et gagnera cette édition 1969. Dès l'année suivante, le règlement change et les pilotes sont installés et attachés avant le départ de la course.
Henri Pescarolo, pilote Français et propriétaire d'écurie :

- Exploit de 1968 : il roule toute la nuit sous la pluie sans essuie-glace dans sa Matra et il devient le chouchou du public cette année là.
- 4 victoires (1972-1974, 1984) : 3 d'affilés avec Matra et la quatrième avec Porsche.
- Fondateur et gérant de Pescarolo Sport de 2000 à 2009 : de 2000 à 2003 il engage des Peugeot et termine 4ème en 2000 derrière un triplé Audi. A partir de 2004, Pescarolo développe sa propre voiture, la Pescarolo C60. L'équipe obtient comme meilleur résultat deux 2ème place en 2005 et 2006.
Yannick Delmas, pilote Français :

- 4 victoires sur 4 constructeurs différents (1992, 1994-1995, 1999), le seul à l'avoir fait.
- Il gagne respectivement avec Peugeot en 1992, Porsche en 1994, McLaren en 1995 et BMW en 1999.
Graham Hill, pilote Britannique détenteur de la Triple Couronne :

- 1 victoire en 1972 à 43 ans.
- Seul détenteur de la Triple Couronne (Champion du monde de F1 : 1962 et 1968, 500 Miles d'Indianapolis : 1966, 24 heures du Mans : 1972).
- Pilote très polyvalent : 436 courses en 20 ans en F1, F2, voiture de tourisme, prototype, ou encore en rallye.
Des voitures mythiques
Porsche 917 / 1970 et 1971 : 2 victoires

- 580 ch / 800 kg
- Vitesse max : 362 km/h
- 1970-1971 : doublé face à Ferrari, Alfa Romeo ou encore Matra.
Ford GT40 / 1966-1969 : 4 victoires consécutives

- Voiture du duel Ford vs Ferrari, qui a inspiré le cinéma avec le film Le Mans 66.
- Équipe extrêmement bien préparé avec Shelby American et le fameux développeur Carroll Shelby.
- 1966 : Triplé écrasant face aux Ferrari qui ont toutes abandonnées : Bruce McLaren et Chris Amon s'impose.
- 1967 : Nouvelle victoire de l'équipe Shelby American, puis en 1968 et 1969, le patron John Wyer continue de faire gagner la GT40.
- Voiture développé en deux versions : la GT40 MK II (V8, 485 ch, 900 kg, vitesse max : 346 km/h), puis la GT40 MK IV (V8, 500 ch, 1000 kg, vitesse max : 354 km/h).
Porsche 956 / 1982-1985 : 4 victoires consécutives

- Voiture pilotée notamment par Derek Bell ou encore Jacky Ickx.
- 620 ch / 820 kg
- Vitesse max : 355 km/h
Peugeot 905 / 1992-1993 : 2 victoires

- 670 ch / 780 kg
- Vitesse max : 346 km/h
Porsche 919 Hybrid / 2015-2017 : 3 victoires consécutives

- L'une des voitures dominantes de la catégorie LMP1 de l'époque.
- 900 ch / 849 kg
- Vitesse max : 340 km/h
Audi R8 / 2000-2002, 2004-2005 : 5 victoires dont 3 consécutives

- 610 ch / 900 kg
- Vitesse max : 338 km/h
Mazda 787B / 1991 : victoire

- L'un des sons les plus légendaires des 24 heures du Mans. Son moteur 2,6 l quadrirotor était similaire au rugissement des moteurs des Formule 1 des années 90 et tous les passionnés étaient amoureux de ce son.
- 1ère apparition d'un moteur rotatif.
- 710 ch / 830 kg
- Vitesse max : 415 km/h
Depuis 100 ans, le Mans écrit l'histoire du sport automobile mais également de l'automobile en général. Toujours à la recherche de nouvelles technologies, dont l'hydrogène actuellement, nul doute que les 24 Heures du Mans peuvent viser un deuxième centenaire.
V.A.